Compter les varroas ne vous fera jamais sélectionner une abeille résistante

Compter les varroas ne vous fera jamais sélectionner une abeille résistante Les Ruchers de Potter

Chaque saison, des milliers d'apiculteurs comptent des varroas. Lavage à l'alcool, langes glissés sous les ruches, comptages en juillet, comptages en septembre. Puis ils gardent les colonies les moins infestées pour en élever des filles.

C'est une démarche rationnelle, conséquente, et pourtant les données suggèrent qu'elle ne fonctionne pas comme on l'espère. Pour comprendre pourquoi, il faut parler d'une notion que les éleveurs de bovins maîtrisent depuis cinquante ans et que l'apiculture découvre à peine : l'héritabilité.

Ce que mesure l'héritabilité

L'héritabilité, notée h², répond à une question précise : parmi les différences observées entre colonies, quelle part est d'origine génétique et transmissible ?

Elle s'exprime entre 0 et 1 :

  • h² proche de 0 : les différences viennent de l'environnement, du hasard, de la conduite. Sélectionner sur ce critère ne donnera rien, quelle que soit la rigueur du travail.
  • h² autour de 0,15 : progrès possible, mais lent. Il faut beaucoup de colonies et de la patience.
  • h² de 0,30 à 0,40 : progrès réel et mesurable d'une génération à l'autre.
  • h² supérieure à 0,50 : le caractère répond fortement à la sélection.

Une héritabilité faible ne signifie pas que le caractère n'est pas génétique. Elle signifie que dans cette population, l'environnement domine tellement qu'on ne peut pas distinguer le signal génétique du bruit.

Les chiffres publiés, et leur désordre

On pourrait s'attendre à un tableau de référence, valable partout. Il n'existe pas. Voici ce que trouvent différentes équipes :

France : sur un noyau de sélection d'environ 330 colonies phénotypées entre 2019 et 2021, h² autour de 0,15 pour le calme et la surface de couvain operculé en début d'été ; 0,30 à 0,40 pour le comportement hygiénique au printemps, le rendement en miel, et la charge en varroas phorétiques en début d'été.

Suisse : deux populations suivies neuf ans, avec des pedigrees remontant sur plus de vingt ans. Chez A. m. mellifera, les meilleures héritabilités concernent la défensivité, le calme et l'hygiène. Chez A. m. carnica, le rendement en miel et l'hygiène.

Canada : développement printanier 0,30, production de miel 0,20, consommation hivernale 0,11.

États-Unis, travaux de Harbo : hygiène 0,65, durée de la période operculée 0,89, suppression de la reproduction de l'acarien (SMR) 0,46, et 0,00 pour les dommages physiques infligés aux varroas.

Même caractère, valeurs qui vont du simple au triple selon l'étude. Ce n'est pas de l'incohérence : l'héritabilité n'est pas une constante universelle. C'est une propriété d'une population donnée, dans un environnement donné, avec un protocole de mesure donné.

Le cas du varroa, et pourquoi compter ne suffit pas

C'est ici que ça devient dérangeant.

L'étude suisse conclut que, pour les taux d'infestation par Varroa destructor, la variation observée entre colonies ne peut être attribuée à une origine génétique additive dans aucune des deux populations. Un travail suisse plus large ajoute que pour le taux de croissance de l'infestation, l'héritabilité est très faible, voire nulle.

Une étude canadienne annonce pourtant 0,44 pour le taux d'infestation. Mais son erreur-type est de ± 0,56, supérieure à l'estimation elle-même. Autrement dit, cette valeur n'est pas statistiquement distinguable de zéro. Elle ne contredit pas les Suisses : elle illustre la difficulté à mesurer ce caractère.

La conséquence pratique est directe. Le nombre de varroas dans une colonie dépend de sa taille, de sa date de reprise, de la pression du rucher, de la réinvasion depuis les ruches voisines, de la météo, du moment du comptage. La part génétique s'y noie.

Sélectionner sur le comptage revient donc, pour l'essentiel, à sélectionner un emplacement et une conduite. C'est exactement l'effet rucher dont je parlais dans un précédent article, sauf qu'ici il ne fausse pas seulement la comparaison : il l'annule.

Que mesurer à la place

Les caractères qui répondent, ce sont les comportements de l'abeille, pas l'état du parasite :

  • Le comportement hygiénique évalué au pin test, héritabilité modérée à bonne dans presque toutes les études
  • La suppression de la reproduction de l'acarien (SMR), 0,46 chez Harbo
  • La durée de la période operculée, 0,89, l'un des caractères les plus héritables jamais mesurés chez l'abeille, et directement lié au cycle du varroa

On ne sélectionne pas contre le varroa. On sélectionne des comportements qui le désavantagent, et on vérifie ensuite l'infestation comme résultat, jamais comme critère. C'est cette logique qui gouverne le choix de nos souches F0 en fécondation dirigée, notées au pin test génération après génération.

La difficulté propre à l'abeille

Un caractère de colonie a deux origines génétiques distinctes : l'effet direct, porté par les ouvrières qui exécutent le comportement, et l'effet maternel, porté par la reine.

Les deux ne pointent pas toujours dans le même sens. Les travaux de prédiction génomique révèlent des corrélations génétiques négatives entre effets maternels et directs pour l'ensemble des caractères étudiés. Pour le rendement en miel, l'effet maternel (0,17) dépasse même l'effet direct (0,14).

Cela signifie qu'une reine peut porter d'excellents gènes pour un caractère tout en transmettant une composante maternelle défavorable. Aucune observation de terrain ne permet de démêler cela, seul un modèle qui estime les deux effets simultanément y parvient.

Ce que j'en tire pour notre sélection

Nous ne sélectionnons pas sur les comptages de varroas. Nous notons le comportement hygiénique au pin test, avec relevés chronométrés à 6 et 24 heures. C'est un caractère qui répond réellement à la sélection.

Nous calculons nos propres paramètres plutôt que d'importer ceux d'autrui. Puisque l'héritabilité dépend de la population et du protocole, les valeurs suisses ou canadiennes ne s'appliquent pas mécaniquement à nos souches entre les Yvelines et la Provence.

Nous acceptons que certains progrès soient lents. Le rendement en miel a une héritabilité moyenne, la douceur une héritabilité bien meilleure. Il est honnête de dire qu'on améliore le caractère plus vite que la production.

Et la condition préalable à tout cela est toujours la même, les auteurs suisses la formulent sans détour : les critères déterminants du calcul sont un pedigree complet sur plusieurs générations et un relevé fiable des données de performance. Sans ces deux-là, aucune héritabilité n'est calculable, et aucune sélection n'est pilotable.

À retenir

  • L'héritabilité n'est pas une constante : elle vaut pour une population, un environnement, un protocole.
  • Le comptage de varroas est un mauvais critère de sélection, sa composante génétique est trop faible pour être exploitée.
  • Les comportements (pin test, SMR, durée d'operculation) répondent bien mieux.
  • La douceur s'améliore plus vite que le rendement. C'est la nature du caractère, pas le talent de l'éleveur.
  • Sans pedigree ni données fiables, l'héritabilité est incalculable, donc la sélection, aveugle.

Sources

Apidologie (2024). Heritability and correlations for honey yield, handling ease, brood quantity, and traits related to resilience in a French honeybee population, environ 330 colonies phénotypées, 2019-2021.

Apidologie (2020). Estimates of genetic parameters for production, behaviour, and health traits in two Swiss honey bee populations, neuf ans de relevés, plus de vingt ans de pedigree.

Bee World (2022). An Overview of Selection Concepts Applied to Honey Bees, populations SAR et MEL, 2010-2018.

Heredity (2023). First large-scale genomic prediction in the honey bee, effets directs et maternels, corrélations génétiques.

Harbo J. R. Heritability in Honey Bees, USDA-ARS, hygiène, durée d'operculation, SMR.

Genetic Parameters of Honey Bee Colonies Traits in a Canadian Selection Program (2020).

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