Poids d’une reine : un indicateur de qualité reproductive

Poids d’une reine : un indicateur de qualité reproductive

Peser une reine paraît dérisoire. C'est pourtant l'un des rares gestes qui, en quelques secondes et pour le prix d'une balance de précision, donne une information réelle sur ce qu'elle contient.

Mais l'affaire est moins simple qu'il n'y paraît : le poids prédit remarquablement bien certaines choses, et absolument pas d'autres.

Ce que le poids prédit très bien

Une étude a comparé trois groupes de reines, lourdes, moyennes et légères, en mesurant ensuite tout ce qui pouvait l'être. Les écarts sont considérables :

Lourdes Moyennes Légères
Diamètre de la spermathèque 1,25 mm 1,06 mm 0,86 mm
Spermatozoïdes stockés 5,2 M 4,8 M 4,2 M
Taux d'acceptation 93,3 % 86,7 % 66,7 %
Début de ponte après émergence 8,5 j 8,8 j 9,8 j
Surface de couvain à 30 jours 6 605 cm² 5 571 cm² 4 520 cm²

Deux chiffres méritent qu'on s'y arrête.

Le taux d'acceptation : 93 % contre 67 %. Une reine légère a une chance sur trois d'être refusée par la colonie receveuse. C'est un écart qui se paie immédiatement, avant même qu'elle ait pondu un œuf.

La surface de couvain : 46 % de plus chez les reines lourdes, un mois après le début de ponte. Ce n'est plus un détail de laboratoire, c'est une différence de population, donc de récolte.

Les corrélations rapportées sont d'ailleurs parmi les plus fortes qu'on rencontre en biologie de terrain : 0,98 entre le poids et le diamètre de la spermathèque, 0,97 avec le nombre de spermatozoïdes, 0,90 avec le rythme de ponte.

Ce que le poids ne prédit pas

Et voici la nuance que peu d'articles mentionnent.

Une étude publiée dans le Journal of Insect Science a compté histologiquement les ovarioles, ces tubules où se forment les œufs, environ 150 par ovaire. Résultat : aucune corrélation entre le poids de la reine et son nombre d'ovarioles. Aucune non plus avec la largeur du thorax, celle de la tête ou la longueur des ailes. Et aucune entre le nombre de spermatozoïdes et le nombre d'ovarioles.

Autrement dit : une reine lourde stocke plus de semence, mais elle n'a pas plus d'ovarioles. Ce sont deux dimensions indépendantes de sa qualité.

L'explication tient au calendrier du développement. Le nombre d'ovarioles se fixe définitivement au stade larvaire tardif, et il reflète ce qui s'est passé à ce moment précis, pathogènes, contaminants chimiques, nutrition. Le poids à l'émergence intègre une période plus large.

Conséquence pratique : peser est utile, mais ne suffit pas à tout dire.

Ce qui détermine le poids

La bonne nouvelle, c'est que ce facteur dépend entièrement de l'éleveur.

L'âge de la larve greffée est le levier principal. Les larves d'ouvrières orientées tardivement vers un développement de reine émergent avec moins d'ovarioles et des spermathèques plus petites, ce qui réduit ensuite la quantité de semence stockée. Une larve d'un jour ne donne pas la même reine qu'une larve de trois jours.

La taille de la cupule intervient aussi : les reines élevées dans de grandes cupules se distinguent par une taille et un poids supérieurs.

Et la nutrition de la colonie finisseuse, comme on l'a vu dans l'article sur la fertilité des reines : celles élevées dans des colonies nourries en sucre, miel et pollen frais présentent des spermathèques plus grandes et davantage d'ovarioles.

Quand la relation se casse

Un travail publié dans Apidologie apporte un avertissement sérieux.

Chez des reines élevées normalement, la règle se vérifie : les plus grandes ont davantage de spermatozoïdes dans des spermathèques de plus grand volume. Mais chez des reines exposées à un acaricide du stade larvaire précoce jusqu'à l'émergence, cette relation disparaît : le poids et la taille de la spermathèque ne sont plus corrélés.

Une reine élevée dans un environnement contaminé peut donc être lourde et mal équipée. Le poids cesse d'être un indicateur fiable.

C'est une raison de plus de ne pas conduire d'élevage de reines dans des colonies sous traitement.

Ce que dit l'héritabilité

Une étude a estimé l'héritabilité de ces caractères, et le résultat est instructif :

  • Poids du corps : 0,46 à 0,54
  • Diamètre de la spermathèque : 0,17
  • Volume de la spermathèque : 0,88
  • Nombre d'ovarioles : 0,70
  • Nombre de spermatozoïdes : 0,57

Le diamètre est peu héritable, le volume l'est énormément. Les auteurs notent par ailleurs que les corrélations entre morphologie et caractères reproductifs sont faibles, ce qui recoupe le résultat sur les ovarioles.

Comme je l'écrivais dans l'article sur l'héritabilité : ces valeurs valent pour une population et un protocole donnés. Mais l'ordre de grandeur suggère qu'il y a là matière à sélection.

Ce que j'en retiens

Peser vaut mieux que ne pas peser. C'est un contrôle rapide, objectif, et fortement corrélé à ce qui compte le plus, la réserve de semence et l'acceptation.

Mais le poids ne remplace pas la ponte. C'est précisément parce qu'il ne dit rien du nombre d'ovarioles que nous validons la ponte sur cinq semaines, et dix pour nos souches F0. Une reine lourde qui pond irrégulièrement reste une reine à écarter.

Et l'essentiel se joue au greffage. Larves jeunes, colonies finisseuses bien nourries, aucun traitement en cours. Le poids d'une reine se décide avant qu'elle n'émerge.

À retenir

  • Le poids à l'émergence est fortement corrélé au diamètre de la spermathèque et au nombre de spermatozoïdes.
  • Reines lourdes contre légères : 93 % contre 67 % d'acceptation, et 46 % de couvain en plus à trente jours.
  • En revanche, aucune corrélation avec le nombre d'ovarioles : ce sont deux dimensions distinctes.
  • L'exposition à un acaricide pendant le développement rompt la relation entre poids et équipement reproductif.
  • Le poids se décide au greffage : âge de la larve, taille de la cupule, nutrition de la finisseuse.

Sources

Kahya Y., Gençer H. V. et coll., Live weight of queen honey bees (Apis mellifera L.) predicts reproductive characteristics.

Delaney D. A., Keller J. J., Caren J. R., Tarpy D. R. (2011), The physical, insemination, and reproductive quality of honey bee queens. Apidologie.

Journal of Insect Science (2011), 11:82, Histological estimates of ovariole number in honey bee queens reveal lack of correlation with other queen quality measures.

Apidologie (2012), Correlation of queen size and spermathecal contents and effects of miticide exposure during development.

Investigating genetic and phenotypic variability of queen bees: morphological and reproductive traits, héritabilités.

Effect of queen cell size on morphometric characteristics of queen honey bees (2022), Italian Journal of Animal Science.

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