On traite le varroa à l'automne. On surveille le nosema au printemps. On s'inquiète des virus quand les ailes se déforment. Trois problèmes, trois moments, trois réponses séparées. C'est ainsi qu'on raisonne au rucher, et c'est une erreur.
Une étude parue en 2026 sur l'archipel des Açores montre que ces parasites ne travaillent jamais seuls. Ils s'additionnent, et surtout, l'un rend l'autre pire. Lutter contre un seul en ignorant les autres, c'est vider une barque sans colmater la fuite.
Neuf îles, une expérience impossible à monter ailleurs
Pour démêler l'effet de parasites qui coexistent presque toujours, il faudrait comparer des colonies avec et sans l'un d'eux, toutes choses égales par ailleurs. Sur le continent, c'est impossible : le varroa est partout.
Les Açores offrent ce que le laboratoire ne peut pas fabriquer. Cet archipel portugais compte neuf îles, et le varroa n'en a colonisé que trois (Pico en 2000, Flores en 2001, Faial en 2008). Les six autres en sont toujours indemnes, un statut protégé par une réglementation européenne stricte et une surveillance continue. Un partage net : des îles avec varroa, des îles sans, à quelques dizaines de kilomètres, avec les mêmes abeilles d'origine (Apis mellifera iberiensis, lignée M).
Les chercheurs y ont échantillonné 494 colonies, sur deux campagnes (2014-2015 puis 2020), recherché neuf virus plus le nosema par RT-qPCR, et modélisé les interactions par une approche bayésienne. Sept virus détectés, quatre analysables proprement : BQCV, LSV, DWV et SBV. C'est ce dispositif rare qui donne son poids aux conclusions.
Le nosema n'attaque pas seul : il ouvre la porte
Le nosema, rebaptisé Vairimorpha ceranae depuis 2020 (je détaille son action dans un autre article, sur ce que l'imagerie moléculaire révèle du parasite), infecte l'intestin moyen de l'abeille. En abîmant la paroi intestinale et en affaiblissant l'immunité, il crée un terrain favorable à d'autres pathogènes.
Les charges virales mesurées le montrent nettement. Voici les médianes, en log de copies par abeille, selon que la colonie est infectée par le nosema (Vc+) ou non (Vc−) :
| Virus | Colonies Vc+ | Colonies Vc− | Sens de l'effet |
|---|---|---|---|
| LSV (Lake Sinai) | 8,61 | 7,92 | nosema aggrave |
| BQCV (cellule royale noire) | 6,96 | 6,47 | nosema aggrave |
| DWV (ailes déformées) | 6,37 | 7,18 | pas d'effet net |
| SBV (couvain sacciforme) | 5,78 | 6,70 | relation inverse |
Deux virus montent avec le nosema, le LSV et le BQCV. Pour le LSV, l'effet est fort : hausse moyenne de 1,72 log, avec une probabilité de 99,9 % qu'il soit réel. Pour le BQCV, hausse plus modérée mais confirmée.
Détail révélateur : l'effet sur le LSV passe presque uniquement par une souche précise, LSV-2. Les souches LSV-3 et LSV-9 ne réagissent pas au nosema. Ce niveau de finesse, souche par souche, distingue cette étude des travaux plus anciens.
Le varroa, amplificateur de tout le reste
Voici le cœur de l'article. On sait que le varroa transmet des virus. Mais l'étude montre autre chose : il amplifie l'effet du nosema sur ces virus.
Le tableau croisé est parlant. Pour chaque virus, on compare les quatre situations possibles selon la présence de varroa sur l'île (Vd) et de nosema dans la colonie (Vc), en log de copies par abeille :
| Scénario | BQCV | LSV |
|---|---|---|
| Varroa + nosema (Vd+/Vc+) | 7,25 | 8,28 |
| Varroa seul (Vd+/Vc−) | 6,95 | 7,32 |
| Nosema seul (Vd−/Vc+) | 6,88 | 8,08 |
| Ni l'un ni l'autre (Vd−/Vc−) | 6,63 | 7,47 |
Regardez la ligne du haut : c'est toujours la combinaison des deux parasites qui produit la charge virale la plus élevée. Pour le LSV, la mécanique est spectaculaire. Le nosema seul a un effet modéré (probabilité 86,7 %). Le varroa seul n'a aucun effet sur le LSV (probabilité 30,6 %). Mais les deux ensemble : probabilité 98,9 %, et un effet d'interaction de 0,96 log (Pr 99,4 %) qui dépasse la somme des deux pris séparément. C'est une vraie synergie, pas une addition.
L'effet se lit aussi île par île. Sur les îles avec varroa, le nosema pousse le LSV avec un effet de 0,72 (Pr 96,1 %) ; sur les îles sans varroa, seulement 0,50 (Pr 84 %). Pour la souche LSV-2, l'écart est encore plus net : 0,68 (Pr 96,2 %) avec varroa contre 0,48 (Pr 69,1 %) sans. Le varroa ne fait pas que ses propres dégâts : il rend la colonie plus vulnérable à l'action des autres parasites.
Le cas à contre-courant : le virus du couvain sacciforme
Tous les virus ne réagissent pas pareil, et le SBV (virus du couvain sacciforme) offre le contre-exemple le plus instructif. Chez les colonies infectées par le nosema, sa charge est plus basse, pas plus haute (5,78 contre 6,70 log). L'effet est négatif : −0,84 log, avec une probabilité d'effet positif de seulement 19,6 %.
L'explication proposée par les auteurs est élégante. L'intensité de l'infection par le nosema est stimulée par la consommation de pollen. Or le SBV réduit justement l'appétit des abeilles pour le pollen. Moins de pollen consommé, moins de nosema qui prospère : les deux pathogènes se gênent mutuellement, au lieu de s'entraider. Une relation inverse, à l'opposé de la synergie observée pour le LSV.
Ce contre-exemple compte, parce qu'il rappelle que les interactions entre parasites ne sont pas une règle unique. Certains s'entraident, d'autres se nuisent.
La nuance qui crédibilise : rien de clair sur le virus des ailes déformées
Il serait tentant de conclure que le nosema aggrave les virus en général. L'étude dit le contraire pour le plus redouté d'entre eux.
Sur le DWV, le virus des ailes déformées, le nosema n'a montré aucun effet clair (probabilité 54,5 %, autant dire le hasard), quelle que soit la souche et quel que soit le statut varroa de l'île. Le DWV suit sa propre logique, celle de son vecteur direct, le varroa, indépendamment du nosema.
Et c'est là qu'apparaît un phénomène évolutif fascinant. Les souches de DWV ne se répartissent pas au hasard entre les îles. Sur les îles avec varroa, ce sont DWV-A et DWV-B qui dominent. Sur les îles sans varroa, c'est DWV-C. L'explication : DWV-A et DWV-B se transmettent très efficacement par le varroa et supplantent tout le reste là où l'acarien est présent. En son absence, ces souches perdent leur avantage, et DWV-C, mal adaptée à la transmission par l'acarien, peut persister. Autrement dit, le varroa ne change pas seulement la quantité de virus, il change quelles souches circulent. Les îles sans varroa deviennent un refuge pour des souches virales minoritaires ailleurs condamnées.
Ce que ça change au rucher : il n'y a pas de lutte isolée
La leçon pratique est simple à formuler, plus exigeante à appliquer : on ne combat pas un parasite, on gère un équilibre.
Maîtriser le varroa ne sert pas qu'à limiter le varroa. En le contrôlant, vous coupez aussi l'amplificateur qui rend le nosema et certains virus plus dangereux, et vous limitez la circulation des souches virales les plus agressives. À l'inverse, laisser filer une infestation ouvre une cascade : le varroa affaiblit, le nosema profite de la brèche, les virus montent. Une colonie ne meurt presque jamais d'un seul pathogène, elle meurt d'un enchaînement.
Cela renforce trois principes que vous connaissez déjà. Traiter le varroa au bon moment, avant l'élevage des abeilles d'hiver, parce que ces abeilles-là encaisseront la cascade tout l'hiver, un point lié à la fabrication des abeilles d'hiver. Soigner le pollen et l'hivernage : une colonie énergétiquement solide résiste mieux à l'ensemble. Et la sélection : une lignée qui encaisse les pathogènes paie sur tous les fronts à la fois.
Le message des Açores tient en une phrase. Vos parasites communiquent entre eux, même quand vous les traitez séparément.
À retenir
- Une étude sur 494 colonies aux Açores (9 îles, 3 avec varroa, 6 sans) a démêlé les interactions entre nosema, virus et varroa.
- Le nosema aggrave le LSV (+1,72 log, Pr 99,9 %) et le BQCV, via la souche LSV-2.
- Le varroa amplifie l'effet : LSV à 8,28 log quand les deux parasites sont présents, effet d'interaction 0,96 log (Pr 99,4 %), bien plus que chaque parasite seul.
- Contre-exemple SBV : le nosema le fait baisser (−0,84 log), car le SBV réduit l'appétit pollinique dont le nosema a besoin.
- DWV : aucun effet du nosema, mais le varroa sélectionne les souches (DWV-A/B avec varroa, DWV-C sans).
- La leçon : il n'y a pas de lutte isolée. Gérer le varroa limite indirectement nosema et virus.
Sources
Lopes A. R., Low M., Martín-Hernández R., Higes M., de Miranda J. R., Pinto M. A. (2026). Unravelling the Interplay Between Vairimorpha ceranae and Viruses in Geographically Isolated Honey Bee Populations. Evolutionary Applications, 19(7), e70294.
Lopes A. R. et coll. (2024). Varroa destructor Shapes the Unique Viral Landscapes of the Honey Bee Populations of the Azores Archipelago. PLoS Pathogens, 20(7) : répartition des souches virales selon le varroa.
Martín-Hernández R. et coll. (2018). Nosema ceranae in Apis mellifera : a 12 years postdetection perspective. Environmental Microbiology, 20(4) : mécanismes d'affaiblissement immunitaire et intestinal.
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