Une ouvrière née en juin vit moins de quatre semaines. Une ouvrière née en septembre vit plus de six mois.
Même génome, même reine, même ruche. Un rapport de un à six sur la durée de vie. Ce n'est ni le froid ni le repos qui expliquent cet écart : c'est une molécule, et la façon dont votre colonie a été conduite à la fin de l'été.
La vitellogénine, molécule détournée
Chez la plupart des animaux qui pondent des œufs, la vitellogénine sert à une seule chose : constituer le vitellus, la réserve nutritive de l'œuf. C'est une protéine banale, très conservée dans le règne animal.
Chez l'abeille, elle a été détournée de sa fonction d'origine, et elle en a pris plusieurs autres :
- Antioxydante — elle neutralise les radicaux libres, ce qui retarde le vieillissement cellulaire
- Immunitaire — elle réduit la sensibilité aux parasites et aux pathogènes
- Nutritive — c'est la principale molécule de stockage de l'abeille
- Comportementale — elle participe à la régulation du passage de nourrice à butineuse
Les ouvrières commencent à la synthétiser deux à trois jours après l'émergence. On la retrouve dans l'hémolymphe, le corps gras, les muscles et jusque dans le cerveau. Les chercheurs qui l'étudient depuis vingt ans la considèrent comme l'indicateur biochimique le plus fiable de la longévité potentielle d'une ouvrière.
Un antagonisme propre à l'abeille
Chez la plupart des insectes, vitellogénine et hormone juvénile travaillent de concert. Chez l'abeille, c'est l'inverse : elles s'opposent.
Quand la vitellogénine est élevée, l'hormone juvénile est basse — l'abeille reste à l'intérieur, nourrit, stocke, vit longtemps. Quand la vitellogénine chute, l'hormone juvénile monte, et l'abeille part butiner. Elle s'use alors rapidement.
C'est le bâti physiologique de la fameuse abeille d'hiver, la diutinus. Elle n'est pas une abeille d'été chanceuse : c'est une abeille bloquée du bon côté de la bascule, avec un corps gras hypertrophié, des glandes hypopharyngiennes développées et un taux de protéines hémolymphatiques élevé, dominé par la vitellogénine.
Ce qui la fabrique : le pollen d'août et de septembre
La vitellogénine ne se crée pas à partir de rien. Elle se synthétise à partir des protéines du pollen — et les abeilles d'hiver en consomment des quantités particulièrement importantes.
D'où une conséquence que beaucoup d'apiculteurs sous-estiment : la qualité de votre hivernage se décide en août et septembre, quand naissent les abeilles qui passeront l'hiver. Pas en novembre, quand on referme.
Une colonie qui manque de pollen à cette période produit des abeilles à corps gras maigre. Elles vivront moins longtemps, mourront avant le redémarrage, et la colonie s'effondrera en février ou mars — souvent avec du miel encore dans les cadres. On parle alors de « colonie qui a manqué de réserves », alors qu'elle a manqué d'abeilles.
Le sirop n'y change rien. Il apporte des glucides, pas les acides aminés nécessaires à la synthèse de la vitellogénine.
Le varroa mange exactement ce tissu
Voici le point qui relie tout, et qui a bouleversé la compréhension du parasite.
Pendant cinquante ans, on a cru que le varroa se nourrissait d'hémolymphe, comme une tique se nourrit de sang. En 2019, l'équipe de Ramsey a démontré le contraire : le varroa consomme le corps gras, un tissu que les auteurs comparent au foie des mammifères.
Les acariens nourris de corps gras survivent en moyenne 3,5 jours, contre 1,8 jour pour ceux nourris d'hémolymphe — ces derniers ne faisant pas mieux que des acariens à jeûn. Et ils produisent davantage d'œufs.
Or le corps gras est précisément l'organe qui synthétise et stocke la vitellogénine. C'est aussi le siège de la régulation hormonale, de la réponse immunitaire et de la détoxification des pesticides.
Autrement dit : le varroa dévore l'organe qui fabrique l'abeille d'hiver.
Cela explique enfin pourquoi une colonie fortement infestée en août ne passe pas l'hiver, même nourrie, même traitée en octobre. Les abeilles d'hiver ont bien été élevées, mais leur réserve a été consommée à mesure. Traiter après coup ne reconstitue pas un corps gras détruit.
Trois conséquences pratiques
1. Traiter avant l'élevage des abeilles d'hiver, pas après. La recommandation est ancienne, mais on en connaît désormais le mécanisme. Un traitement tardif protège des abeilles dont le corps gras est déjà entamé.
2. Surveiller le pollen de fin d'été autant que les réserves de miel. Une colonie sans apport pollinique en août-septembre produit des abeilles d'hiver de mauvaise qualité, quelle que soit la quantité de sirop distribuée.
3. Éviter de forcer un couvain tardif. Les nourrices puisent dans leur vitellogénine pour produire la gelée. Une colonie qui élève encore abondamment en octobre « consomme » ses futures abeilles d'hiver pour nourrir un couvain qui ne servira à rien.
Et du point de vue de la sélection
C'est l'une des raisons pour lesquelles l'hivernage figure parmi nos critères de notation, et sans doute le plus sévère. Une colonie qui sort d'hiver forte a bien fait trois choses : accumuler du pollen au bon moment, convertir efficacement ces protéines en vitellogénine, et limiter sa charge en varroas.
Aucun de ces trois éléments ne se voit à l'œil en septembre. Tous se lisent en mars.
À retenir
- Abeille d'été : moins de quatre semaines. Abeille d'hiver : plus de six mois. Même génome.
- La vitellogénine explique l'écart : antioxydante, immunitaire, et antagoniste de l'hormone juvénile.
- Elle se synthétise à partir du pollen — le sirop n'y suffit pas.
- Le varroa consomme le corps gras, l'organe même qui la produit.
- Votre hivernage se joue en août et septembre, pas en novembre.
Sources
Ramsey S. D. et coll. (2019). Varroa destructor feeds primarily on honey bee fat body tissue and not hemolymph. PNAS, 116(5), 1792-1801.
Seehuus S. C., Norberg K., Gimsa U., Krekling T., Amdam G. V. (2006) — propriétés antioxydantes de la vitellogénine.
Amdam G. V., Omholt S. W. — travaux sur la régulation des histoires de vie de l'ouvrière par la vitellogénine.
Nelson C. M. et coll. (2007) — antagonisme entre vitellogénine et hormone juvénile.
Crailsheim K. et coll. (1993) — consommation de pollen chez les abeilles diutinus.
The honey bee and the seasonal adaptation of productions — revue sur la transition été-hiver.
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