Une ouvrière s'approche d'une cellule operculée. Elle ronge l'opercule, ouvre un passage, inspecte la nymphe, puis referme.
Rien ne s'est passé, en apparence. La nymphe est intacte, la cellule est refermée, l'apiculteur qui passera demain ne verra rien. C'est pourtant l'un des comportements les plus étudiés de la dernière décennie en sélection apicole, et il porte un nom qu'on ne traduit guère : le recapping.
Autour de ce geste gravitent trois sigles, REC, VSH, MNR, qu'on emploie couramment l'un pour l'autre, y compris dans les argumentaires de vente. Ils ne désignent pourtant pas la même chose, et la confusion a des conséquences très concrètes quand on achète des reines. Commençons par le geste lui-même, puis nous démêlerons les trois.
Pourquoi ce geste dérange le varroa
Le varroa se reproduit à l'abri de l'opercule. La femelle fondatrice entre dans la cellule juste avant l'operculation, pond, et sa descendance se développe dans un environnement clos et stable pendant une douzaine de jours.
Ce cycle est fragile et minuté. Ouvrir la cellule au bon moment perturbe le développement de la descendance de l'acarien, sans qu'il soit nécessaire de sacrifier la nymphe d'abeille.
C'est toute la différence avec le comportement hygiénique classique. Lorsqu'une colonie élimine une nymphe parasitée, elle se débarrasse du varroa mais perd une ouvrière et l'énergie investie dans son élevage. Le recapping obtient un effet comparable pour un coût bien moindre.
Une étude de 2023 a montré que la reproduction de Varroa destructor dépend précisément du moment où intervient ce recapping, et qu'elle suit des variations saisonnières. Ce n'est donc pas le fait d'ouvrir qui compte, mais quand.
Recapping, VSH, MNR : trois choses distinctes
Voici la clarification annoncée. Ces trois sigles circulent beaucoup et sont souvent confondus.
Le recapping (REC) est un comportement : ouvrir puis refermer une cellule operculée. On le mesure en comptant les opercules retravaillés.
Le VSH, varroa sensitive hygiene, est un comportement également : l'élimination ciblée des nymphes parasitées par des varroas en reproduction.
Le MNR ou SMR, non-reproduction, ou suppression de la reproduction de l'acarien, est un résultat : la proportion de varroas femelles qui, dans une cellule, n'ont pas produit de descendance viable.
Deux comportements et un résultat, donc. On a longtemps supposé que le MNR n'était qu'une conséquence du VSH. Un travail de 2024 conclut le contraire : la non-reproduction de l'acarien n'est pas une conséquence du retrait de couvain par les colonies VSH. Les mécanismes sont distincts, et une colonie peut exceller dans l'un sans exceller dans l'autre.
Pour un éleveur, la conséquence est simple : mesurer l'un ne dispense pas de mesurer l'autre.
L'héritabilité, et la prudence des auteurs eux-mêmes
L'étude de référence est signée Gabel, Hoppe, Scheiner, Obergfell et Büchler (2023). Elle réunit l'institut de Kirchhain, l'université de Würzburg, l'institut de Hohen Neuendorf (celui de BeeBreed) et la Communauté des apiculteurs Buckfast européens. Autrement dit : des données issues de notre propre race.
Leurs estimations placent l'héritabilité du recapping et du SMR entre 0,20 et 0,40. C'est prometteur, comparable au comportement hygiénique.
Mais les auteurs ajoutent une mise en garde que je trouve remarquable, et qu'il serait malhonnête de passer sous silence. Ils estiment que leur propre héritabilité calculée pour le pin test est artificiellement gonflée par la façon dont les effets fixes ont été définis, et que celles du SMR et du recapping le sont probablement dans les mêmes proportions. Testées dans un cadre « rucher-année », ces valeurs tomberaient sans doute au niveau du rendement en miel chez la Carnica, soit environ 0,14.
Ils notent par ailleurs que dans la littérature, la plupart des intervalles de confiance à 95 % pour ces héritabilités incluent zéro.
C'est exactement ce que je disais dans l'article précédent sur l'héritabilité : elle n'est pas une constante, elle dépend du modèle autant que de l'abeille. Des chercheurs qui relativisent eux-mêmes leurs chiffres sont plus fiables que ceux qui les affichent sans contexte.
Le vrai obstacle n'est pas la génétique, c'est la mesure
Voici le chiffre qui m'a le plus marqué : sur 778 colonies évaluées dans un dispositif de recherche, seules 285 disposaient des dix cellules à infestation unique nécessaires à une évaluation valide du MNR.
Moins de quatre colonies sur dix exploitables. Et les auteurs précisent qu'avec des ruchettes de type MiniPlus, très peu de colonies atteignent une infestation suffisante pour que le calcul ait un sens.
La difficulté est là. Évaluer le recapping ou le MNR suppose d'ouvrir des cellules une par une, au microscope ou à la loupe, de repérer les cellules à varroa unique, de compter la descendance. C'est un travail de laboratoire, pas une notation de visite. Une héritabilité de 0,30 sur un caractère qu'on ne peut mesurer que sur un tiers de son cheptel avance moins vite qu'une héritabilité de 0,20 sur un caractère mesurable partout.
Ce que j'en retiens pour notre sélection
Le pin test reste notre critère opérationnel. Il est reproductible, chronométrable, applicable à chaque colonie évaluée. Un critère moyen mesuré partout vaut mieux qu'un critère excellent mesuré nulle part. C'est sur ce comportement hygiénique, mesuré saison après saison, que reposent nos souches F0 en fécondation dirigée, celles à la base de tout notre programme.
Le recapping est à surveiller, pas à adopter aveuglément. La recherche avance vite, les protocoles se simplifieront peut-être. Le jour où une méthode de terrain fiable existera, il faudra pouvoir l'ajouter à des généalogies déjà propres, c'est une raison de plus de tenir ses données dès maintenant.
Et la lecture des sigles compte. Un éleveur qui annonce « lignées VSH » ne dit pas la même chose que « lignées sélectionnées sur le recapping » ou « MNR élevé ». Ce sont trois affirmations différentes, qui demandent trois protocoles différents. Il est légitime de demander lequel a été réellement mesuré.
À retenir
- REC, VSH et MNR sont trois choses distinctes : deux comportements et un résultat. Le MNR n'est pas une simple conséquence du VSH.
- Le recapping perturbe la reproduction du varroa sans sacrifier la nymphe, c'est son avantage énergétique sur l'hygiène classique.
- Le moment du recapping compte davantage que sa fréquence.
- Héritabilité estimée entre 0,20 et 0,40, mais les auteurs eux-mêmes la jugent probablement surestimée.
- Le frein réel est la charge de mesure : moins de quatre colonies sur dix étaient exploitables dans l'étude de référence.
Sources
Gabel M., Hoppe A., Scheiner R., Obergfell J., Büchler R. (2023). Heritability of Apis mellifera recapping behavior and suppressed mite reproduction as resistance traits towards Varroa destructor. Frontiers in Insect Science, 3:1135187.
Gabel M., Scheiner R., Steffan-Dewenter I., Büchler R. (2023). Reproduction of Varroa destructor depends on well-timed host cell recapping and seasonal patterns. Scientific Reports, 13:22484.
Étude 2024 sur la dissociation entre non-reproduction de l'acarien et retrait de couvain chez les colonies VSH.
Travaux 2025 sur quatre générations de sélection VSH, héritabilité moyenne de l'effet reine pour le SMR : 0,30.
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