Prenez les meilleures reines. Faites-en des filles. Recommencez chaque année. Au bout de quelques générations, votre cheptel devrait s'améliorer. C'est l'intuition qui fonde la sélection telle que la pratiquent la plupart des apiculteurs, et elle paraît imparable.
Une équipe de l'Université de Gand vient de la mettre à l'épreuve pendant huit ans, sur plus de deux mille reines. Le résultat n'est pas celui qu'on attendait, et il dit quelque chose d'important sur la façon dont on sélectionne nos abeilles.
Ce qu'ils ont fait, et pourquoi c'est sérieux
Le programme est celui de Honeybee Valley, à l'Université de Gand. De 2017 à 2024, il a suivi 2021 reines testées par 91 apiculteurs, chacun évaluant en moyenne sept colonies. Le cheptel n'était pas homogène : 1825 carnica, 143 Buckfast, 39 abeilles noires et quelques reines d'origine inconnue. Autrement dit, la Buckfast est dans l'échantillon, ce n'est pas une étude qui ne concernerait que la carnica.
Ce n'est pas non plus une opinion de comptoir : c'est un jeu de données longitudinal, huit ans de mesures sur des critères précis. Chaque année, les reines étaient notées sur trois familles de critères, le comportement (douceur, calme, essaimage), la production (miel, développement de printemps) et la résilience, avec au premier plan la résistance au varroa. Les 50 % les mieux classées, soit une cinquantaine de reines par an, étaient désignées « top queens », et c'est d'elles qu'on tirait la génération suivante. Exactement le schéma de la sélection massale.
La question posée par les chercheurs était simple : après huit ans, est-ce que ça marche ?
Le résultat qui dérange : le varroa progresse
La réponse tient dans le contraste entre trois familles de critères.
Le comportement s'est amélioré, de façon statistiquement nette : la douceur et le calme progressent avec le même coefficient (β = 0,018, p < 0,001 pour les deux), et la probabilité d'obtenir la meilleure note d'essaimage grimpe elle aussi. Mais les auteurs tempèrent aussitôt : l'amélioration plafonne vite, la plupart des colonies se tenant déjà entre 3 et 4 sur 4, et elle doit beaucoup à un tri fait par l'apiculteur en amont, qui écarte les colonies agressives avant même de les tester.
La production, elle, n'a pas bougé. Le rendement en miel affiche un coefficient de 0,13 pour une p-value de 0,60, ce qui, en langage statistique, veut dire aucun effet. Huit ans, et pas un gramme de progrès mesurable sur le miel.
Et la résilience au varroa, le critère prioritaire, a reculé. L'indice varroa, qui mesure la croissance de la population d'acariens sur la saison, augmente significativement (β = 0,29, p < 0,001). Pire, l'indice de non-reproduction des mites s'effondre (β = −6,00, p < 0,001) et le nombre moyen de descendants par femelle varroa augmente (β = 0,61, p < 0,001). Trois indicateurs de résistance, trois signaux au rouge. La baisse du varroa en début de saison (β = −0,07) ne doit pas tromper : les auteurs l'attribuent aux traitements chimiques hivernaux des apiculteurs, pas à la génétique. Ce qui compte, l'infestation de fin de saison, grimpe.
Huit ans de sélection, et les abeilles sont moins bien armées contre le varroa qu'au départ.
Le chiffre qui fait mal : les filles déçoivent
Vient ensuite le résultat le plus contre-intuitif. Les chercheurs ont comparé 229 paires mère-fille.
Quand on compare une top queen à ses propres filles, ces dernières font moins bien que leur mère dans 79 % des cas. Précisément : 79 % en dessous, 4 % à égalité, 17 % au-dessus. Sur le classement par quart, même tendance, 63 % des filles en dessous de leur mère, 31 % à égalité, 5 % au-dessus. Et au bout du compte, seules 29 % des filles de top queens deviennent elles-mêmes top queens. Jamais, sur aucune des huit années, cette proportion n'a dépassé 50 %.
Autrement dit : prendre la meilleure colonie du rucher et en faire des filles ne donne pas, en moyenne, de bonnes colonies. La performance ne se transmet pas comme on l'imagine.
Le détail le plus parlant tient dans un effet de bascule. Les filles des meilleures reines (quart supérieur) se dégradent nettement (estimate = −0,52, p < 0,001 pour l'indice varroa), tandis que les filles des moins bonnes reines (quart inférieur) s'améliorent (estimate = +0,35, p < 0,001). Tout se passe comme si les colonies revenaient vers la moyenne, quel que soit le point de départ. C'est exactement le contraire de ce qu'une sélection efficace devrait produire : au lieu de tirer le cheptel vers le haut, on tourne en rond autour de la moyenne.
Pourquoi ça n'a pas marché : trois raisons
Les auteurs ne se contentent pas de constater. Ils expliquent, et leurs trois raisons valent pour n'importe quel élevage.
Première raison : ils ont sélectionné sur le résultat brut de la colonie, pas sur sa valeur génétique. Une colonie qui produit beaucoup ou compte peu de varroas une année donnée n'a pas forcément une bonne génétique. Elle peut avoir eu un bon emplacement, une bonne météo, un coup de chance. Noter la performance visible, c'est mélanger la part génétique et tout le reste. Pour isoler ce qui est héritable, il faut estimer une valeur génétique, une breeding value. Les auteurs opposent explicitement leur méthode au programme allemand AGT, qui, lui, compare les reines sur des valeurs génétiques estimées par la méthode BLUP, exige un minimum de 20 colonies testées, des reines issues de plusieurs apiculteurs et un accouplement contrôlé. Rien de tout cela dans le programme flamand, ouvert et volontaire.
Deuxième raison : les mâles n'étaient pas maîtrisés. Les reines s'accouplaient librement. On sélectionnait soigneusement les mères, mais on laissait la moitié du patrimoine génétique, celle des mâles, au hasard des colonies du voisinage, souvent non sélectionnées. Les auteurs le disent sans détour : ce libre accouplement peut annuler les gains obtenus côté maternel. Une reine remarquable fécondée par des mâles quelconques ne donne pas une descendance remarquable, et le problème est d'autant plus aigu que la Flandre est une région à forte densité apicole, où contrôler l'environnement de fécondation est presque impossible.
Troisième raison : l'effet de l'environnement n'était pas corrigé. Deux colonies notées la même année, mais posées sur deux emplacements différents, ne sont pas comparables. L'une a une miellée à cent mètres, l'autre un désert floral. Sans correction de ces écarts, on prend le mérite du terrain pour du mérite génétique. Les chercheurs insistent : il faut filtrer les effets environnementaux, sinon ils masquent le signal génétique. Ils ont d'ailleurs commencé à le faire à partir de 2021 en standardisant le rendement miel à l'échelle du rucher, trop tard pour peser sur huit ans de données.
Une quatrième cause, plus technique, complète le tableau : la faible héritabilité de certains caractères. L'indice varroa a une héritabilité basse, ce qui veut dire qu'il faut beaucoup plus de générations, et une méthode beaucoup plus fine, pour le faire bouger. Le sélectionner à l'œil, sur une seule saison, ne pouvait pas marcher.
Ce que ça dit de notre métier
Ce que cette étude démontre, ce n'est pas que la sélection est vaine. C'est que sélectionner sur le résultat visible d'une colonie ne suffit pas, et peut même tourner à vide pendant huit ans si trois conditions ne sont pas réunies.
Ces trois conditions ne sont pas des raffinements de laboratoire. Ce sont les trois piliers d'une sélection sérieuse : estimer la valeur génétique plutôt que lire la performance brute, maîtriser l'origine des mâles, et corriger l'effet du rucher. C'est exactement la logique que nous appliquons, et c'est pourquoi nous nous appuyons sur un modèle de calcul plutôt que sur le classement de nos meilleures colonies à l'œil. Je détaille cette mécanique dans l'article sur l'effet rucher et la valeur génétique, et le calcul lui-même dans comment on estime vraiment la valeur génétique d'une reine.
Rien de tout cela ne garantit un miracle. Mais l'étude gantoise montre, chiffres à l'appui, ce qui arrive quand ces conditions manquent : on progresse sur le facile, la douceur, et on recule sur le difficile, le varroa.
La leçon pour qui achète une reine
Une « bonne colonie » n'est pas la même chose qu'une « bonne génétique ». La colonie qui vous a impressionné chez un voisin doit peut-être sa vigueur à son emplacement, à sa météo, à sa saison. Ce qui se transmet à la descendance, c'est la part génétique, et elle ne se lit pas à l'œil, l'étude vient de le prouver sur 229 filles.
Quand vous choisissez une reine, la vraie question n'est donc pas « cette colonie est-elle belle », mais « quelle méthode y a-t-il derrière cette reine ». Une sélection qui estime la valeur génétique, qui maîtrise les mâles et qui corrige l'effet du rucher n'offre aucune certitude absolue, mais elle met de son côté les trois leviers dont l'étude belge démontre, en creux, qu'ils sont décisifs. C'est aussi elle qui guide le choix de nos reines Buckfast.
À retenir
- Un programme de l'Université de Gand a suivi 2021 reines sur 8 ans (2017-2024, 91 apiculteurs, dont 143 Buckfast).
- Comportement en hausse (douceur et calme, p < 0,001), production nulle (p = 0,60), résistance varroa en recul (indice varroa β = 0,29, p < 0,001).
- Les filles des meilleures reines font moins bien que leur mère dans 79 % des cas ; seules 29 % deviennent top queens à leur tour.
- Effet de bascule : les filles des meilleures reines se dégradent (−0,52), celles des moins bonnes s'améliorent (+0,35). Retour vers la moyenne.
- Trois causes : sélection sur le résultat brut et non la valeur génétique, mâles non maîtrisés, effet du rucher non corrigé.
- La leçon : une belle colonie n'est pas une bonne génétique. Ce qui compte, c'est la méthode derrière la reine.
Sources
Bossuyt E., Danneels E., de Graaf D. C. (2026). Reconsidering the Selection Strategy in a Flemish Honey Bee Breeding Program: Towards Selection by Exclusion. Insects, 17(7), 689.
Bienefeld K., Ehrhardt K., Reinhardt F. (2007). Genetic evaluation in the honey bee considering queen and worker effects: a BLUP-animal model approach. Apidologie, 38.
Büchler R., Berg S., Le Conte Y. (2010). Breeding for resistance to Varroa destructor in Europe. Apidologie, 41.
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