On a mis trente ans à apprendre à vivre avec le varroa. Un autre acarien frappe déjà à la porte de l'Europe, et il ne fonctionne pas comme lui. Il s'appelle Tropilaelaps, il vient d'Asie, et une revue parue en août 2026 le qualifie de menace non plus hypothétique mais imminente.
La bonne nouvelle tient en une phrase, et c'est tout l'objet de cet article : sa biologie a une faille béante, et cette faille, vous savez déjà l'exploiter.
Ce que c'est, en clair
Tropilaelaps est un acarien parasite du couvain. Retenez ce mot, couvain, parce que tout part de là. Contrairement à l'image qu'on a du varroa accroché au dos d'une butineuse, ce parasite vit et se reproduit presque exclusivement dans les cellules operculées. L'abeille adulte ne l'intéresse presque pas.
Son hôte d'origine, c'est l'abeille géante d'Asie, Apis dorsata. Le genre compte quatre espèces, mais une seule pose vraiment problème sur nos colonies : Tropilaelaps mercedesae. C'est elle qui a fait le saut vers l'abeille domestique Apis mellifera, la nôtre, et c'est d'elle qu'on parle ici. Quand j'écris Tropilaelaps dans la suite, c'est de cette espèce qu'il s'agit.

Où il est vraiment aujourd'hui
Soyons précis, parce que sur ce genre de sujet le catastrophisme circule vite. Tropilaelaps est installé dans une grande partie de l'Asie, et il progresse vers l'ouest. La trajectoire est documentée pays par pays : Pakistan, Ouzbékistan, puis un premier signalement en Géorgie en 2024, et surtout des populations désormais établies en Russie.
Établies, le mot compte. On ne parle plus d'un acarien trouvé une fois sur une ruche importée, mais d'une population qui se maintient et se reproduit sur place, à la porte de l'Europe.
Ce qui n'est pas encore le cas : aucun signalement confirmé en Iran, en Turquie, en Azerbaïdjan, ni bien sûr en Europe de l'Ouest. Nous n'avons pas le parasite. Mais les auteurs de la revue emploient un mot qu'ils pèsent : la menace est imminente, pas théorique. Le varroa a montré à quelle vitesse un acarien peut faire le tour du monde une fois entré dans le circuit des colonies commerciales. Personne ne devrait se croire tranquille sous prétexte qu'il est encore loin.
Trois différences avec le varroa qui changent tout
C'est là que ça devient intéressant, et utile. Tropilaelaps ressemble au varroa de loin, mais trois traits de sa biologie le rendent à la fois plus dangereux et, paradoxalement, plus attaquable.
| Varroa destructor | Tropilaelaps mercedesae | |
|---|---|---|
| Cycle de reproduction | plus long, dans le couvain | 6 à 9 jours, plus rapide |
| Temps passé sur l'abeille adulte | plusieurs jours à semaines | 1 à 2 jours seulement |
| Survie sans couvain | possible un temps | quasi nulle |
Le premier trait, le cycle court, explique pourquoi une infestation peut exploser plus vite qu'avec le varroa. Là où le varroa double sa population en quelques semaines, Tropilaelaps va plus vite.
Mais regardez les deux lignes suivantes, parce que c'est là que se cache sa faiblesse. Le parasite ne tient que 1 à 2 jours hors d'une cellule de couvain. Passé ce délai sur une abeille adulte, sans cellule operculée où se glisser pour pondre, il meurt de faim. Il ne sait pas faire autrement. Le varroa, lui, peut patienter sur les adultes ; Tropilaelaps n'a pas cette marge.
Un détail supplémentaire, presque anecdotique mais révélateur : contrairement au varroa, la femelle Tropilaelaps n'a même pas besoin de se nourrir sur la larve pour déclencher sa ponte. Tout, chez ce parasite, est réglé pour un cycle rapide et enchaîné dans le couvain. Sans couvain, la machine s'arrête net.
Pourquoi nos abeilles sont plus exposées
Il faut dire les choses franchement : notre Apis mellifera est mal armée face à ce parasite. Et pour une raison qui n'a rien à voir avec la qualité de nos colonies.
L'abeille asiatique, qu'il s'agisse d'Apis cerana ou de l'hôte d'origine Apis dorsata, a passé des milliers d'années à coévoluer avec Tropilaelaps. Elle a développé des parades comportementales : nettoyage, retrait du couvain infesté, périodes naturelles sans ponte. Notre abeille européenne, elle, n'a jamais rencontré ce parasite au cours de son évolution. Elle n'a pas ces réflexes.
C'est exactement la même histoire qu'avec le varroa il y a quarante ans, et c'est pour ça que la sélection compte. Les comportements qui aident une colonie à résister, le nettoyage et le retrait des cellules atteintes, se retrouvent aussi dans notre travail sur le comportement hygiénique et le recapping. Ce ne sont pas des mots à la mode : c'est la même mécanique de défense, qu'on parle de varroa ou de Tropilaelaps.
Le lien avec le virus des ailes déformées
Comme le varroa, Tropilaelaps ne fait pas que ponctionner le couvain. Il est soupçonné de transmettre des virus, au premier rang desquels le virus des ailes déformées, le fameux DWV.
Je reste prudent ici, comme l'est la revue elle-même. On a détecté des titres de DWV plus élevés dans le couvain infesté, et le virus semble même pouvoir se répliquer à l'intérieur de l'acarien. Mais son rôle exact de vecteur n'est pas encore pleinement établi, à la différence du varroa dont on connaît bien le mécanisme. Disons les choses ainsi : les indices s'accumulent, la démonstration complète manque encore.
Ce qui est sûr, c'est que les blessures répétées infligées au couvain par les piqûres du parasite ouvrent des portes d'entrée aux pathogènes. Le Tropilaelaps se nourrit de l'hémolymphe des larves et des nymphes, et il inflige plusieurs points de piqûre sur une même nymphe, là où le varroa n'en fait qu'un. Ces lésions multiples affaiblissent l'abeille avant même sa naissance, et une colonie déjà éprouvée par ailleurs encaisse toujours moins bien, un point que je détaille dans l'article sur la vitellogénine et les abeilles d'hiver.
Le détecter : pourquoi les méthodes varroa échouent
Voici un point qui peut coûter cher à qui l'ignore. Les méthodes de comptage qu'on utilise pour le varroa sont largement aveugles au Tropilaelaps, et la raison découle directement de sa biologie.
Le lavage à l'alcool, le sucre glace : ces techniques prélèvent les acariens accrochés aux abeilles adultes. Or Tropilaelaps ne reste qu'un ou deux jours sur les adultes. Au moment où vous secouez vos abeilles dans l'alcool, l'immense majorité des parasites est planquée dans le couvain, hors de portée.
Les chiffres d'une étude comparative sont sans appel sur les sensibilités de détection :
| Méthode | Sensibilité pour Tropilaelaps |
|---|---|
| Lange collant sous plancher grillagé | 100 % |
| Désoperculation du couvain d'ouvrières | 92,3 % |
| Test de percussion des cadres de couvain | 73,1 % |
| Lavage à l'alcool | 38,5 % |
| Sucre glace | 34,6 % |
La leçon est simple. Pour surveiller le Tropilaelaps, on regarde le couvain et le fond de ruche, pas les abeilles adultes. Le lange collant sous un plancher grillagé, que beaucoup d'entre vous ont déjà, est l'outil le plus fiable, et il a le mérite d'être non destructif. La désoperculation reste excellente mais elle abîme du couvain. Le lavage à l'alcool, référence absolue pour le varroa, rate deux Tropilaelaps sur trois.
La faille : une rupture de ponte le tue
Reprenons ce qu'on sait de sa biologie et tirons-en la conclusion. Le parasite ne survit que 1 à 2 jours sans couvain operculé. Donc, si on prive la colonie de couvain operculé pendant une période suffisante, la population de Tropilaelaps s'effondre toute seule. On ne le combat pas : on le laisse mourir de faim.
C'est le levier le plus efficace dont on dispose, et il est entièrement biotechnique, sans un gramme de produit. Deux façons de créer cette fenêtre sans couvain :
La première, cager la reine pendant 21 à 24 jours. Le temps que tout le couvain existant émerge et qu'aucun nouveau ne soit operculé, les parasites phorétiques crèvent faute de cellule où se reproduire. C'est la méthode la plus étudiée pour interrompre complètement le cycle.
La seconde, la division ou la création de nucléi. En divisant, on génère naturellement une rupture de ponte dans les deux colonies, la souche et l'essaim. Des essais de terrain en Thaïlande l'ont montré noir sur blanc sur la chute des populations de Tropilaelaps.
Et quand on combine cette rupture de ponte avec un acide organique appliqué au bon moment, les chiffres deviennent spectaculaires. Dans une étude de référence, les colonies témoins ont vu leur infestation grimper de 0,4 % à 15,25 % en soixante jours. Les colonies traitées par rupture de ponte associée à un acide, formique ou oxalique, sont restées sous 0,11 %. On parle d'un rapport de plus de cent entre les deux.
Vous avez sans doute reconnu, dans tout ce paragraphe, des gestes que vous pratiquez déjà. Le blocage de ponte, la division, l'orphelinage maîtrisé, la fenêtre sans couvain : c'est le quotidien de la conduite d'un rucher, et c'est le cœur du métier d'éleveur. La faille de Tropilaelaps, c'est précisément le terrain que vous connaissez le mieux.
Ce que ça change pour votre conduite, dès maintenant
Le parasite n'est pas là. Ce n'est pas une raison pour attendre.
La seule chose vraiment utile à faire aujourd'hui, c'est d'apprendre à le reconnaître et d'intégrer le bon réflexe de surveillance. Concrètement, quand vous glissez un lange sous vos ruches pour compter la chute de varroas, vous êtes déjà en train de faire exactement ce qu'il faut pour repérer un Tropilaelaps. La différence, c'est de savoir à quoi il ressemble : plus petit et plus mobile que le varroa, allongé, rougeâtre, filant vite sur la surface au lieu de rester posé.
Et si un jour le parasite arrive dans nos régions, vous n'aurez pas à apprendre une technique nouvelle dans l'urgence. Vous saurez déjà faire une rupture de ponte propre. C'est toute la différence entre subir une menace et l'avoir anticipée.
La sélection joue sa part, elle aussi. Une colonie qui nettoie bien, qui retire spontanément son couvain atteint, sera mieux armée le jour venu. C'est la même exigence que celle qu'on suit déjà pour le varroa, et une raison de plus de ne pas relâcher le travail sur le comportement hygiénique.
À retenir
- Tropilaelaps est un acarien du couvain, originaire d'Asie, en progression documentée vers l'Europe (Géorgie 2024, populations établies en Russie).
- Il ne survit que 1 à 2 jours hors du couvain operculé : c'est sa faiblesse décisive.
- Son cycle est plus court que celui du varroa, donc une infestation monte plus vite.
- Les méthodes varroa sur abeilles adultes le ratent : le lange collant détecte 100 % des cas, le lavage à l'alcool 38,5 %.
- Une rupture de ponte de 21 à 24 jours l'affame. Couplée à un acide organique, elle maintient l'infestation sous 0,11 % contre 15,25 % sans rien faire.
- La parade est une pratique d'élevage que vous connaissez déjà : blocage de ponte, division, surveillance au lange.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le Tropilaelaps ?
Le Tropilaelaps est un acarien parasite du couvain des abeilles, originaire d'Asie. Contrairement au varroa, il vit et se reproduit presque exclusivement dans les cellules operculées et ne passe qu'un à deux jours sur les abeilles adultes. L'espèce qui menace l'abeille européenne est Tropilaelaps mercedesae.
Le Tropilaelaps est-il présent en France ?
Non, aucun cas n'est confirmé en France ni en Europe de l'Ouest à ce jour. Le parasite progresse toutefois vers l'ouest : signalé en Géorgie en 2024, il forme désormais des populations établies en Russie. Les spécialistes considèrent son arrivée en Europe comme une menace imminente plutôt qu'hypothétique.
Quelle est la différence entre le Tropilaelaps et le varroa ?
Le Tropilaelaps a un cycle de reproduction plus court, de 6 à 9 jours, et ne survit qu'un à deux jours hors du couvain operculé, là où le varroa peut patienter longtemps sur les abeilles adultes. Cette dépendance stricte au couvain rend le Tropilaelaps plus agressif, mais aussi plus vulnérable à une rupture de ponte.
Comment détecter le Tropilaelaps dans une ruche ?
Le lange collant placé sous un plancher grillagé est la méthode la plus fiable, avec 100 % de sensibilité, suivi de l'examen du couvain. Les techniques utilisées pour le varroa sur abeilles adultes, comme le lavage à l'alcool, ratent la majorité des Tropilaelaps car ce parasite ne reste presque pas sur les adultes.
Comment lutter contre le Tropilaelaps sans produit chimique ?
Une rupture de ponte de 21 à 24 jours, obtenue en cageant la reine ou en divisant la colonie, prive le parasite de couvain operculé et provoque sa mort en quelques jours. Associée à un acide organique appliqué au bon moment, cette méthode maintient l'infestation sous 0,11 %.
Sources
Esmaeily M., Kwon S., Babaeian E., Jung C. (2026). Tropilaelaps mercedesae: an emerging global threat to apiculture – a comprehensive review. Frontiers in Insect Science, 6, 1871985.
Woyke J. (1987). Length of stay of the parasitic mite Tropilaelaps clareae outside sealed honeybee brood cells as a basis for its effective control. Journal of Apicultural Research, 26(2) — durée de survie hors couvain.
Tokach et coll., cités dans la revue — rupture de ponte associée à l'acide formique ou oxalique, infestation maintenue sous 0,11 %.
Janashia I. et coll. (2024). First report on Tropilaelaps mercedesae presence in Georgia. Journal of Apicultural Science, 68 — signalement en Géorgie.
Brandorf A. et coll. (2025). First report of established mite populations, Tropilaelaps mercedesae, in Europe. Journal of Apicultural Research, 64 — populations établies en Russie.
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